—Je ne le peux pas, cela est vrai, mais je le dois. Puis-je laisser mon père dans la misère? puis-je lui demander d'attendre que vous vous soyez refait une position? Vous savez bien qu'à son âge on n'attend pas. Et puis, combien faudrait-il attendre! Oui, moi, je le pourrais, car j'aurais le coeur rempli par votre amour, mais mon père! pensez à ce que serait sa vieillesse dans les tracas d'affaires besogneuses. M'est-il permis de lui imposer ces chagrins pour la satisfaction de mon amour? C'est à moi de me sacrifier et je me sacrifie, mais je ne le fais pas sans crier, et sans me plaindre, et voilà pourquoi j'ai voulu vous voir ici; c'est pour vous dire maintenant que je suis encore libre, le mot que je ne pourrai pas prononcer demain: Guillaume, je vous aime.
Comment se trouva-t-elle dans mes bras, je n'en sais rien; mais nos baisers se confondirent, nos coeurs s'unirent dans une même étreinte et ses caresses se mêlèrent à mes caresses.
Éperdus, enivrés par la joie, exaltés par la douleur, nous n'étions plus maîtres de nous.
Une lueur de raison me traversa l'esprit; je la repoussai doucement. Je l'aimais trop pour pouvoir résister à mon amour; et, d'un autre côté, je l'aimais trop aussi pour vouloir emporter de cette dernière entrevue un souvenir déshonoré.
—Laissez-moi, laissez-moi partir, lui dis-je; je ne peux pas te regarder, je ne peux pas t'entendre. Adieu.
—Non, Guillaume, pas adieu; pas ainsi.
Je la repris dans mes bras, et cette fois encore, nous restâmes longtemps embrassés. Mais, grâce au ciel, je pus m'arracher à cette étreinte, et, me bouchant les oreilles, fermant les yeux, je me sauvai en courant.
XLI
Ce que furent les journées qui suivirent ce rendez-vous d'amour, notre premier et notre dernier, je renonce à le dire.
Tantôt je voulais écrire à Clotilde pour lui demander un nouveau rendez-vous, sous le prétexte de lui rendre ses lettres que j'avais gardées. Et alors, profitant de son émotion et de son trouble, je ferais d'elle ma maîtresse. Au lieu de m'arracher à ses étreintes, je les provoquerais, et si elle me résistait, je saurais bien, par un moyen ou par un autre, la ruse ou la force, triompher de sa résistance. Une fois qu'elle se serait donnée à moi, elle n'épouserait pas ce Solignac, et si malgré cela elle persistait dans son dessein, j'aurais alors des droits à faire valoir.