Il est certain que le pays est en proie à la fièvre des affaires. Pendant les quinze années de la Restauration et les dix-huit années de règne de Louis-Philippe, la richesse publique s'est considérablement accrue: la bourgeoisie a gagné beaucoup et le paysan a commencé à amasser. Il y a une épargne qui ne demande qu'à être mise en mouvement.

Jusqu'à présent cette épargne est restée dans les armoires et au fond des vieux bas de laine, parce qu'on n'a pas su aller la chercher et qu'elle était trop timide pour venir elle-même s'offrir aux hauts barons de la finance. On l'employait prudemment en placements à 4-1/2 sur première hypothèque, ou bien en achats de terre, et ces placements faits on recommençait à économiser sou à sou jusqu'au jour où une somme nouvelle était amassée.

Mais ce mode de procéder a changé. Aux barons de la finance, qui restaient tranquillement chez eux, attendant qu'on leur apportât l'argent qu'ils daignaient à peine accepter, sont venus se joindre des spéculateurs moins paresseux.

Le coup d'État a amené sur l'eau un tas de gens qui pataugeaient dans la boue et qui comprennent les affaires autrement que les financiers majestueux du gouvernement de Juillet. Ils ont prêté leur argent et leurs bras à l'homme en qui ils ont reconnu un bon aventurier, un bon chef de troupe, et maintenant que cet homme, poussé par eux, est arrivé, ils demandent le payement de leur argent et de leur dévouement. Il est bien probable que Louis-Napoléon serait heureux de se débarrasser de ses complices exigeants; mais, grâce à Dieu, le châtiment de ceux qui ont eu recours à l'intrigue est d'être toujours exploités par l'intrigue. Vous vous êtes servi des gredins, les gredins à leur tour se serviront de vous et ne vous lâcheront plus. L'appui que vous leur avez demandé en un jour de détresse, vous serez condamné à le leur rendre pendant vos années de prospérité.

Ces gens sont d'autant plus pressés de profiter de la position qu'ils ont su conquérir brusquement et inespérément, qu'ils ont attendu plus longtemps. Ils ne sont point, comme leurs devanciers, restés derrière le grillage de leur caisse, se contentant d'en ouvrir le guichet pour ceux qui voulaient y verser leur argent. Ils ont pris la peine d'aller eux-mêmes à la recherche de cet argent, et tous les moyens, toutes les amorces, tous les appâts leur ont été bons pour le faire sortir. La révolution de 1848 a fait entrer le peuple dans la politique en lui donnant le suffrage universel, le coup d'État le fait entrer dans la spéculation.

Je ne veux rien dire du suffrage universel, bien que je sois terriblement irrité contre lui, depuis qu'il a eu la faiblesse d'absoudre l'auteur du Deux-Décembre, mais, la spéculation universelle, je n'en veux à aucun prix, et je n'irai pas me faire un de ses agents et de ses courtiers. Le beau résultat quand la contagion des affaires aura pénétré jusque dans les villages et quand le paysan lui-même aura souci de la cote de la Bourse: la fièvre de l'or est la maladie la plus effroyable qui puisse fondre sur un peuple.

Je ne sais si M. de Solignac pense comme moi sur ce sujet et s'il ne croit pas, au contraire, que les meilleurs gouvernements sont ceux qui développent la fortune publique. Mais peu importe; il suffit que mon sentiment sur l'agiotage soit ce qu'il est pour m'empêcher de m'associer à ses spéculations pour la part la plus minime, alors même que j'aurais la preuve de l'honnêteté parfaite du spéculateur.

L'associé de M. de Solignac, moi!

Cette idée seule me fait monter le sang de la honte au front.

L'associé d'un homme que je méprise et que je hais: divisés par notre amour, réunis par notre intérêt.