—Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.
—Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
—Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si je vous aimerai.
—Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.
—Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?
—L'incertitude m'épouvante.
—Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à notre réunion.
—A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le tête-à-tête....
—Et que voulez-vous que je fasse?
—Si vous vouliez.