Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?
Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.
Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au travail.
LII
Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur, aimez-en une autre.
Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables aux miennes.
—Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu de poigne.
Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.
C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je n'allais pas jusqu'au bout.
Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.