—Honneur au courage malheureux! dit-il en me serrant chaudement la main, vous êtes un brave; il y a de bons éléments dans la jeune armée.

—Voulez-vous me donner une revanche, général?

—Assez pour aujourd'hui, mais la prochaine fois que vous reviendrez à Cassis, car vous reviendrez nous voir, n'est-ce pas? A propos de la jeune armée, dites-moi donc un peu, capitaine, ce qu'on pense de la situation politique dans votre régiment.

—Nous arrivons d'Afrique et vous savez, là-bas, loin des villes, n'ayant pas de journaux, on s'occupe peu de politique.

—Je comprends ça, mais enfin on a cependant un sentiment, et c'est ce sentiment que je vous demande: vous êtes pour le rétablissement de l'empire, j'espère?

L'entretien prenait une tournure dangereuse, ou tout au moins gênante, car si je ne voulais pas blesser les opinions du général, d'un autre côté il ne me convenait pas de donner un démenti aux miennes; c'était assez de mon premier mensonge.

—Je serais assez embarrassé pour vous dire le sentiment de mes hommes, car, à parler franchement, je crois qu'ils n'en ont pas; j'ai entendu parler d'une grande propagande socialiste qui se faisait dans l'armée et encore plus d'une très-grande propagande bonapartiste; mais chez nous ni l'une ni l'autre n'a réussi.

—Auprès des soldats, bien; mais auprès des officiers? Nous sommes dans une situation où les gens qui sont capables d'intelligence et de raisonnement doivent prendre un parti. Il y a plus de deux ans que le prince Louis-Napoléon a été nommé président de la République, qu'a-t-il pu faire depuis ce temps-là pour la bonheur de la France?

—Rien.

—Pourquoi n'a-t-il rien fait? Tout simplement parce qu'il est empêché par les partis royalistes, qui ont l'influence dans l'Assemblée. Ces partis font-ils eux-mêmes quelque chose d'utile? Rien que de se disputer le pouvoir, sans avoir personne en état de l'exercer. Incapables de faire, ils n'ont de puissance que pour empêcher de faire. Avec eux, tout gouvernement est impossible: la République aussi bien que la monarchie. Cela peut-il durer? Non, n'est-ce pas? Il faut donc que cela cesse; et cela ne peut cesser que par le rétablissement de l'empire.