—Je m'en rapporte à M. l'abbé.
J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la justice.
—Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.
—J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a besoin d'un gouvernement stable.
—Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour ne pas les payer.
Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester, mais je ne protestai point.
—Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.
L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse, genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.
D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le dîner touchait à sa fin.
Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me montrer l'homme que j'étais.