Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait improbable tant les contrastes entre elles étaient prononcés. La jeune fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et veloutés, ses épaules tombantes, était la distinction même; la vieille femme, petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille femme; la toilette de la jeune fille était charmante de simplicité et de bon goût; celle de son chaperon était ridicule dans le prétentieux et le cherché.
Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans une admiration émue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais forcé de faire un détour, je fus prévenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné dans son habit (un commis de magasin assurément), qui l'emmena à l'autre bout de la chambre.
Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante au repos, dansant elle était plus charmante encore. Sa taille ronde avait une souplesse d'une grâce féline; elle eût marché sur les eaux tant sa démarche était légère.
Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais près de moi personne qu'il me fût possible d'interroger.
Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher et je l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus délicieux sourire que j'aie jamais vu.
Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; et d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine, plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas à parler et me laissai emporter par l'ivresse de la danse.
Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que je savais d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, et qu'elle avait été amenée à cette soirée par une cousine, chez laquelle elle était venue passer quelques jours.
Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je voulus savoir qui elle était, comment elle se nommait, quelle était sa famille; et je me mis à la recherche de Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour qu'il me renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui, il devait la connaître.
Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la danse, était au jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le détacher de sa partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous revînmes dans la tente juste au moment où la jeune fille sortait.
—Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la dame qu'elle accompagne est, il me semble, la femme d'un employé de la mairie. C'est une invitation de mon beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain; mais il vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons pas décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; il a autre chose à faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille, que, s'il vous répondait, il vous parlerait de ma soeur; ça ferait un quiproquo impossible à débrouiller. Attendez donc à demain soir; j'espère qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.