—Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand médecin, tu guéris sans remède, par le regard.
—Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt?
—Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois à Paris?
—En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à l'autre.
—Qui sait?
—Craignez-vous une révolution?
—Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier.
—Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes camarades sont d'honnêtes gens.
—Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer.
—Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.