—Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État. Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand, après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge. L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et, dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins, il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires, dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule. Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte avec la faim, cette mauvaise conseillère (malesuada fames). Dans ces conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant ton retour à Marseille.
Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui.
—Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es près de moi, je vais me rétablir. A demain.
XVIII
Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux.
L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un autre.
Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter, car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans l'idée que ce coup d'État est certain et imminent.
Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être, entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la protéger.
Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte.