Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des Variétés. Il s'était conquis une personnalité.

Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les usuriers et les huissiers.

Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans la caisse paternelle.

Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent mille francs de dettes.

Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il n'avait que des amis.

Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,—une sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?

Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la douceur.

Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.

Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.

Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas d'envieux.