Car malgré les promesses de M. de la Roche-Odon et malgré la protection ouverte dont il la couvrait, elle était traitée en paria par les gens du château, même par la femme de charge qui ne s'était point montrée la bonne et digne personne que le comte avait annoncée.
Cette protection déclarée du comte et sa générosité avaient naturellement éveillé la jalousie: bien des gens avaient espéré qu'on leur donnerait cette maisonnette du parc; en voyant qu'elle était pour une nouvelle venue, pour une coureuse, pour une fille perdue, leur espoir déçu s'était changé en haine et en hostilité contre celle qui leur volait leur bien.
Une ligue s'était formée contre elle dans le personnel et dans l'entourage du château, de sorte que tous les bavardages, tous les bruits à propos de son suicide et de son accouchement, soufflés et entretenus par cette hostilité, ne s'étaient pas éteints.
On continuait à se demander quel était le père de son enfant.
Et, de plus, on en était arrivé jusqu'à le lui demander à elle-même, non pas directement, bien entendu,—aucun des gens de la Rouvraye n'eût eu cette hardiesse,—mais à la façon des paysans, sous forme de plaisanterie, ou bien dans son dos, comme si l'on ne s'adressait pas à elle.
Quand elle traversait le jardin pour se rendre chez la femme de charge, portant son enfant dans ses bras, elle entendait les jardiniers élever la voix et parler exprès assez fort pour que leurs propos arrivassent quand même à ses oreilles.
—C'est-y drôle, Placide, d'avoir un père avant sa naissance, et de ne plus en avoir après.
—Es-tu bête! les enfants ont toujours un père; on en a vu qui en avaient plusieurs.
Alors on la saluait, comme si on venait seulement de l'apercevoir.
—Bonjour, mademoiselle Sophie!