—Eh bien! vous ne répondez pas?

—C'est que je n'ai rien à répondre.

—Ce que je vous demande, c'est un oui ou un non.

—Et justement c'est ce qui me rend hésitant. Que je vous réponde: «Non, je ne suis plus l'homme que j'étais alors,» ma réponse ne paraîtrait-elle pas dictée plutôt par mon amour que par ma conscience? Au contraire, que je vous réponde: «Oui, je suis toujours cet homme,» ne pourrez-vous pas supposer que, me sentant fort de l'aveu que m'a fait celle que j'aime, j'espère violenter votre consentement? De là mon embarras, mon angoisse, monsieur le comte, et jamais je n'en ai supporté de plus douloureuse. Ne m'écoutez pas comme un juge sévère...

—N'en ai-je pas le droit?

—Je me soumets à ce droit, mais cependant j'ose faire appel à l'amitié que vous vouliez bien me témoigner, et ce que je vous demande, c'est de m'écouter comme un ami, comme un père.

De la main M. de la Roche-Odon lui fit signe de parler.

—Ne vous offensez pas de mon premier mot, il faut que je le dise, il faut que je l'affirme: j'aime mademoiselle Bérengère d'un amour tout-puissant. Comment cet amour est né, je ne saurais le dire: à mon insu j'ai été gagné par sa grâce, par sa beauté, par sa bonté, par le charme de son esprit, par les qualités de son coeur, par cette séduction irrésistible qui se dégage d'elle tout naturellement comme le parfum de la fleur, et qui pénètre, qui enivre ceux qui l'approchent. Enfin un jour j'ai constaté que cet amour était dans mon coeur. Je ne m'y suis point abandonné. J'ai voulu l'arracher, car je savais qu'entre elle et moi, ou plus justement entre vous et moi, il y avait un abîme. Je n'ai point réussi et j'ai senti qu'il m'avait envahi tout entier par des racines si nombreuses et si fortes, que je ne les briserais jamais, et que contre lui, raison aussi bien que volonté seraient impuissantes. Je n'ai pu qu'une chose: le cacher, l'enfermer au plus profond de mon coeur et veiller à ce qu'il ne se trahît, aux yeux de celle qui l'avait inspiré, ni par un geste ni par une parole. Sur mon honneur je vous affirme, monsieur le comte, que tout ce qui était humainement possible, je l'ai fait. Je n'ai pas réussi; celle à laquelle je voulais le cacher l'a senti, car entre ceux qui s'aiment il n'est pas besoin de gestes ni de paroles pour se comprendre et s'entendre, et quand le mot d'amour a échappé à nos lèvres, elles n'ont fait que répéter ce que nos coeurs s'étaient dit depuis longtemps. Maintenant je sais que mademoiselle Bérengère m'aime, elle sait que je l'aime; je sais qu'elle consent à être ma femme, je sais qu'elle le désire; je sais qu'il n'y a entre elle et moi qu'un obstacle; eh bien! monsieur le comte, si je ne dis pas le mot qui lèverait cet obstacle, c'est que je ne peux pas le dire. D'un côté il y a mon amour, ma vie, mon bonheur, le bonheur de celle que j'aime; de l'autre il y a l'honneur et la loyauté, et ce n'est pas vous, monsieur le comte, qui me conseillerez de préférer le bonheur à l'honneur. Lorsque nous nous sommes séparés, son dernier mot a été pour me dire: «Je veux être votre femme; agissez en conséquence, mais franchement, loyalement.» C'est à elle que j'obéis en vous répondant comme je le fais.

Le comte se cacha le visage dans ses deux mains, et quelques mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres frémissantes.

—Oh! mon enfant, ma pauvre enfant!