Ce serait la misère, et une misère honteuse, à moins que, le comte de la Roche-Odon mourant, on pût mettre la main sur la personne et sur la fortune de Bérengère.

Mais on ne pouvait guère compter sur cette mort d'un homme qui avait la bassesse de prendre toutes sortes de lâches précautions pour conserver sa santé, tandis qu'on pouvait compter d'une manière à peu près certaine sur une rupture avec lord Harley.

Que fallait-il pour que cela arrivât? un rien, un hasard malheureux ou l'indiscrétion d'une ennemie.

Sans doute lord Harley aimait la vicomtesse, il l'adorait, mais si cet amour l'avait empêché jusqu'à ce jour d'ouvrir ses oreilles aux insinuations plus ou moins bienveillantes qu'on avait tentées auprès de lui, il n'irait pas jusqu'à fermer ses yeux à l'évidence. Qu'on lui prouvât que celle qu'il aimait le trompait, qu'elle le trahissait avec un comédien, et tout, l'amour blessé, l'orgueil outragé, se réuniraient pour amener une rupture irréparable.

Alors que ferait-on? que deviendrait-on?

Cette question qu'Emma se posait chaque fois que Cerda venait chez la vicomtesse, avait tout naturellement entretenu la haine qu'elle portait au ténor.

Un fait l'exaspéra.

Toujours aux écoutes et aux aguets pour découvrir quelque chose de désagréable sur son compte, elle avait appris en ces derniers temps que, ne se contentant pas de la vicomtesse, il avait pour maîtresse une Transtévérine, une belle, une superbe, mais aussi une vulgaire fille du peuple.

Naturellement, elle s'était empressée de faire part à madame de la Roche-Odon de cette découverte, et naturellement aussi celle-ci avait eu une terrible explication avec son amant; par malheur, les preuves matérielles de cette liaison manquaient, et Cerda avait pu se disculper. Il y avait eu des querelles, des pleurs, des accès de fureur et de désespoir, il n'y avait point eu rupture, et la vicomtesse s'était rejetée d'autant plus ardemment dans sa passion qu'elle l'avait sentie menacée et qu'elle avait craint de perdre celui qui l'inspirait.

Ce fut le récit de cette infidélité qu'Emma dans sa haine pour le ténor, fit à madame Prétavoine, une fois qu'elle eut la preuve qu'elle pouvait parler sans indiscrétion.