—Non.

—Eh bien! quand tu l'auras vu, tu comprendras quelle puissance exerce madame de la Roche-Odon; car lord Harley n'est pas le premier venu; il a tout pour lui: élégance, distinction, fortune, savoir, et cependant il est l'esclave d'une femme plus âgée que lui de douze ou quinze ans. Elle le domine si bien que, pour avoir sa liberté à Rome, elle lui a soufflé le goût des fouilles; il passe son temps à Ardea, tu sais la fameuse Ardée de Turnus, la capitale des Rutules, où il est en train, dit-on, de faire des découvertes extraordinaires. Des fouilles dans la voie Apienne ou sur le Palatin, cela est à la portée de tous, mais à Ardea, en plein Latium, au milieu de la Malaria, voilà qui est original. Madame de la Roche-Odon lui a soufflé la passion des fouilles. Il publie sur ses découvertes un ouvrage fort curieux, qui paraît par livraisons, de temps en temps, avec des planches superbes que je te montrerai, et on raconte que naïvement il rapporte tout l'honneur de son travail à sa maîtresse: «C'est à elle, dit-il, qu'Ardea devra sa résurrection.» N'est-ce pas admirable? Tu te demandes peut-être pourquoi, au lieu de garder son amant près d'elle, et de lui faire faire des fouilles dans la voie Apienne ou sur le Palatin, elle l'a envoyé à Ardea.

—Justement.

—C'est qu'Ardea possède un avantage important pour madame de la Roche-Odon, qui est son éloignement, trente-cinq ou quarante kilomètres de Rome, si bien que quand lord Harley est parti pour surveiller ses fouilles, madame de la Roche-Odon est tranquille, elle sait qu'il ne rentrera pas à l'improviste.

—Elle a donc à craindre que lord Harley rentre à l'improviste?

—Je crois bien qu'elle a à craindre, demande à Cerda s'il lui serait agréable d'être surpris par lord Harley.

—Qu'est-ce que c'est que Cerda?

—Cerda est le ténor qui chante en ce moment au théâtre Apollo; un Sicilien que les femmes trouvent charmant et que madame de la Roche-Odon a enlevé à ses rivales. Tu vois par là si elle a quarante ans. Pour moi, je crois volontiers qu'elle ne les aura jamais et qu'elle continuera longtemps encore ses études. Car ce sont, paraît-il, des études que fait madame de la Roche-Odon: elle cherche un homme qui la comprenne ou qu'elle comprenne, je ne sais trop, mais enfin avec lequel il y ait accord parfait, et comme elle ne l'a pas encore trouvé, paraît-il, elle continue ses recherches sans se désespérer aucunement, convaincue qu'elle a encore de longues années devant elle. Présentement c'est Cerda qui est le sujet; et il est probable quelle le gardera tant qu'il ne sera pas réduit à l'état de caput-mortuum, comme disaient les alchimistes.

Cependant, après avoir roulé à travers des rues sales et tortueuses et passé le Tibre sur un pont orné de statues qui feraient bel effet dans une apothéose de féerie, ils étaient arrivés dans une rue aboutissant à une grande place.

De forme ovale, cette place qui va en montant est enserrée par deux colonnades composées de quatre rangs de colonnes: au centre se dresse un obélisque; de chaque côté deux fontaines lancent une haute gerbe d'eau qui se termine en un panache d'écume; enfin à son extrémité commence un vaste escalier qui par trois rampes, conduit à un immense monument au-dessus duquel s'élève un dôme colossal;—ce monument, c'est la basilique de Saint-Pierre.