—Pourquoi l'appelles-tu Michel Berceau?
—Je ne l'appellerais certes pas ainsi en lui parlant, mais c'est de ce nom que nous le désignons souvent entre nous.
—Est-ce qu'il y a eu un M. Berceau dans l'histoire de madame de la Roche-Odon?
—Ce n'est pas un M. Berceau qui a rempli un rôle dans l'histoire de madame de la Roche-Odon, ce sont trois berceaux, trois lits d'enfant. Madame de la Roche-Odon avait vingt ans de moins qu'aujourd'hui, et elle était dans toute la splendeur de sa beauté; elle habitait Paris, et son mari, le prince Sobolewski voyageait quelque part, n'importe où; enfin, il était depuis longtemps séparé de sa femme avec laquelle il avait vécu en fort mauvaise intelligence. Crois-tu que madame de la Roche-Odon se désespérait de cet abandon?
—Ce n'est pas probable.
—En tous cas elle avait trouvé des consolateurs, et comme elle allait devenir mère, son enfant lui ferait oublier son mari. Ce grand jour arriva et elle mit au monde un fils.
—Michel.
—Michel Berceau. Tu vas voir d'où vient ce nom de Berceau. Il n'y avait pas trois heures que la princesse Sobolewska était accouchée—c'est-à-dire madame de la Roche-Odon—qu'on apporte un berceau, mais un amour de berceau parisien, ce qui se fait de plus élégant, de plus coquet, de plus luxueux; attachée à la dentelle se montre une carte: c'est celle d'un des consolateurs de la princesse, un homme du monde parisien, jeune, charmant, etc. La princesse est ravie de cette attention; le berceau lui paraît la chose la plus délicieuse du monde, et elle donne l'ordre de coucher son fils dans ce merveilleux berceau, qu'elle fait placer auprès de son lit.
—Je comprends.
—Ne va pas si vite, nous n'y sommes pas encore. L'enfant est à peine couché qu'on apporte un second berceau. Celui-là est beaucoup moins élégant, et de plus il est d'assez mauvais goût. Mais on y a joint un écrin renfermant une parure en diamants et une carte. La princesse regarde peu le berceau, mais elle regarde tendrement les diamants, qui valent une centaine de mille francs. Elle regarde aussi la carte, qui porte le nom d'un de ses autres consolateurs: un financier allemand pas beau, pas jeune, pas spirituel, mais riche. Évidemment, il faut faire honneur à l'écrin. On retire l'enfant du charmant berceau dans lequel on venait de le coucher et on le place dans celui qui était accompagné de l'écrin. Puis cela fait, on met ce second berceau auprès du lit de la mère, et l'on emporte le premier pour le cacher dans quelque cabinet, attendu que les dentelles n'ont jamais pu lutter contre les diamants. Tu vois que tu allais trop vite tout à l'heure.