La précaution était superflue, car madame de la Roche-Odon paraissait atterrée et disposée plutôt à fermer les yeux qu'à les ouvrir, à laisser tomber plutôt ses mains ballantes qu'à les étendre.

—Je dois vous dire, continua madame Prétavoine, comment ces faits sont venus à ma connaissance, vous verrez alors qu'ils ne sont malheureusement que trop vrais. Ayant gardé la chambre pendant toute la matinée, malade de chagrin à la lettre de mon fils, je suis allée à la Banque de Rome vers quatre heures, pour une affaire que j'avais à traiter avec le directeur. En parlant celui-ci m'a appris qu'il avait le matin payé un chèque de dix mille francs tiré par mon fils, c'était assez pour me révéler un faux; mon fils ne tire pas des chèques de cette importance sans que j'en sois informée. De plus, la date confirmait ma certitude, puisque mon fils était à Naples, il ne pouvait pas dater un chèque de Rome. On me montra la pièce. Je prouvai qu'elle était fausse. Alors le directeur me dit qu'il allait déposer une plainte pour faire arrêter celui qui avait touché ce chèque et qui l'avait fabriqué,—le prince Michel Sobolewski. Comme vous, madame, mon premier mouvement fut de m'écrier: c'est impossible! Je dus me rendre à l'évidence. Alors je suppliai le directeur de ne pas déposer sa plainte. Je lui demandai de me charger de cette affaire. J'eus le plus grand mal à le décider. Enfin il me confia cette pièce. Avant de venir vous trouver, je rentrai chez moi pour voir le carnet de chèques de mon fils. Je le trouvai sur son bureau, avec cette feuille manquant. De plus, on me dit que le prince était venu le matin et qu'il était monté chez mon fils. Voilà les faits.

Madame de la Roche-Odon resta sans parler, accablée, écrasée sous ce coup, car ce n'était pas une mère pleine de confiance en son fils qui venait de le recevoir, c'était au contraire une mère qui connaissait ce fils, et mieux que personne savait de quoi il était capable.

Pour madame Prétavoine, elle n'avait plus rien à dire, au moins pour le moment; elle n'avait qu'à voir venir sa victime.

Comme elles restaient ainsi en face l'une de l'autre sans se regarder, un bruit de pas retentit dans le salon, et la porte de la chambre s'ouvrit, brusquement poussée: c'était Michel qui rentrait et qui venait débarrasser sa mère de cette «vieille sorcière» dont on lui avait annoncé la présence, afin de dîner au plus vite.

Mais un coup d'oeil lui suffit pour voir que tout était découvert, et il s'arrêta.

Madame Prétavoine avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une fleur du tapis; madame de la Roche-Odon, au contraire, les avait levés, et elle regardait son fils, qui restait immobile, le front contracté, les lèvres serrées, les paupières abaissées et mi-closes, regardant en-dessous, avouant son crime par son attitude et l'expression de son visage.

—Alors, cette chose horrible est donc vraie? s'écria la vicomtesse.

Il releva la tête, et, regardant sa mère en face, il haussa les épaules:

—Voilà de bien grands mots, dit-il, pour une chose en réalité toute simple.