Neuf heures pour tout ce que madame Prétavoine avait à faire, c'était peu: prendre congé des personnes chez lesquelles elle avait été reçue; faire ses adieux à Mgr de la Hotoie; porter un dernier cadeau à Baldassare et à Cécilia; régler avec Lorenzo Picconi les honoraires du service rendu par lui et ses protecteurs; enfin se présenter chez madame de la Roche-Odon, pour toute autre que pour elle, il y avait de quoi employer plusieurs journées. Mais madame Prétavoine connaissait l'art d'économiser les mouvements et les paroles inutiles; à cinq heures du soir il ne lui restait plus à faire que la visite à la vicomtesse de la Roche-Odon: il est vrai que ce n'était pas la partie la plus agréable et la plus facile de sa tâche.

Elle n'avait revu la vicomtesse qu'une fois depuis la remise du consentement au mariage, et cette entrevue dans laquelle madame la Roche-Odon avait accueilli Aurélien comme un futur gendre, avait été plus que froide.

Devant cette grande dame, madame Prétavoine n'avait jamais été à son aise, et une seule fois, ayant aux mains le faux de Michel, elle l'avait dominée; mais chose bizarre, puisqu'elle possédait toujours cette arme, c'était la vicomtesse maintenant qui la dominait: elle avait notamment une manière de la regarder de haut en relevant la tête qui la troublait et soulevait en elle comme un sentiment de malaise, et cependant, si une de ces deux femmes devait rougir devant l'autre, madame Prétavoine croyait bien sincèrement que c'était madame de la Roche-Odon et non elle-même.

Cette seconde entrevue ne fut pas plus expansive que ne l'avait été la première; au récit que fit madame Prétavoine des insignes faveurs que daignait leur accorder le Saint-Père, madame de la Roche-Odon répondit seulement par quelques signes de tête et, quand ce récit fut terminé, par un mot de félicitation adressé à Aurélien; encore ce mot fût-il une blessure:

—Cette récompense était bien due aux vertus de madame votre mère, dit-elle; ce sont elles que Sa Sainteté a voulu anoblir.

Heureusement Michel, qui était là, intervint pour sauver la situation: il n'avait pas gardé rancune à madame Prétavoine, lui, et même il trouvait que c'était bien joué. Au point où en étaient les choses maintenant, le prompt mariage de sa soeur lui paraissait une bonne affaire, et puisque «l'imbécile de Prétavoine» se présentait, autant lui qu'un autre; il y avait de la ressource en lui, et quand il serait un beau-frère pour de bon, on pourrait en tirer quelque chose.

—Ne m'invitez-vous pas à aller en déplacement de sport chez vous, ma chère madame Prétavoine? dit-il gaîment. Je serai bien aise de voir vos courses. On dit que le saut de votre rivière est curieux pour les chevaux qui courent mieux qu'ils ne sautent.

—Ne serez-vous pas chez votre soeur, chez vous, mon prince?

—C'est entendu. D'ailleurs, je commence à en avoir assez de Rome, ça pue la ruine.

A neuf heures et demie, madame Prétavoine se sépara des soeurs Bonnefoy en les embrassant, et, à la porte, sous la madone, elle embrassa aussi la soeur Sainte-Julienne, qui pleurait, la pauvre fille, désolée de ne pas pouvoir la conduire jusqu'au chemin de fer, mais madame Prétavoine avait voulu être seule avec son fils.