—Quand on meurt de faim... Pour moi, je m'arrêterai là volontiers, et, si vous voulez me faire l'honneur d'accepter le pauvre déjeuner que je vais me faire servir, je serai heureux de le partager avec vous.
—Au fait, pourquoi pas; il est bon de tout connaître.
Et comme deux amis, ils entrèrent dans un restaurant qui, à vrai dire, n'avait rien d'engageant.
Mais Aurélien avait bien souci de ce qu'on pouvait leur servir: maintenant qu'il tenait le frère de Bérengère, il s'agissait de ne pas le laisser échapper.
IX
Malgré son air rogue, le jeune prince Michel était d'humeur assez facile avec ceux qui savaient le prendre.
Hâbleur, fanfaron, capricieux, jaloux de tout, mécontent des choses et des personnes, orgueilleux comme un coq qui s'admire et ne supporte pas de supériorité, ignorant et parlant haut de tout comme de tous, d'après ce qu'en disait le journal parisien, qui depuis son enfance avait fait et faisait encore sa seule lecture; il ne manquait pas cependant de noblesse dans les manières et même dans certaines façons de penser; après qu'il avait débité d'un ton superbe une niaiserie ou une monstruosité dans un langage vulgaire, on était tout surpris de l'entendre émettre une idée généreuse ou soutenir une cause juste, sans se préoccuper de savoir si elle était triomphante ou vaincue;—si bien que ceux qui connaissaient l'histoire de ses berceaux se demandaient quelquefois s'il n'était pas le fils de plusieurs pères.
Guidé par ce que sa mère lui avait appris, d'autre part éclairé par ce qu'il avait vu et entendu pendant le temps qu'il avait passé au Vatican, Aurélien avait assez bien jugé ce caractère complexe, et, s'il ne l'avait pas pénétré jusqu'au fond, il l'avait néanmoins assez bien justement deviné pour voir qu'en l'abordant par la flatterie, on était à peu près certain d'en faire ce qu'on voudrait. Quoique précoce en tout, ce n'était qu'un jeune homme de vingt ans sans expérience et qui ne s'était jamais heurté contre les difficultés de la vie.
En moins d'une heure, Aurélien avait fait sa conquête, et, avant la fin du déjeuner, ils causaient les coudes sur la table, en face l'un de l'autre, comme deux anciens camarades.
C'est-à-dire que Michel causait, tandis qu'Aurélien écoutait, montrant l'intérêt le plus vif, manifestant une véritable admiration au récit que lui faisait son nouvel ami de ses amours avec une jeune modiste du Corso, «qui avait du chien» et qui l'adorait au point que cela devenait ennuyeux.