Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette lutte et s'en distrairait.

E terra magnum alterius spectare laborem.

Cette vérité proclamée par Lucrèce «qu'il est doux de regarder du rivage ceux qui luttent contre la tempête» est de tous les temps: il les verrait errant ça et là, cherchant le chemin à suivre, luttant de génie et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone ce serait une occupation.

Sans cesse ils reviendraient à lui et, jour par jour, heure par heure, ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de leurs déceptions.

Combien regrettable était la nécessité où il se trouvait de ne pas les abandonner à leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir seuls d'après leur propre inspiration.

Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause à celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul obligé d'agir.

Il est vrai que ce lien n'était pas aussi solide qu'elle voulait le faire croire en exagérant sa force; en réalité il pouvait être dénoué, et parce que Guillemittes deviendrait évêque de Condé-le-Châtel, il ne s'en suivait pas nécessairement qu'Aurélien Prétavoine dût devenir comte.

Son intervention pouvait donc se diviser: active et dévouée pour l'ancien camarade, elle pouvait être modérée pour les protégés de celui-ci.

Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se jetterait point à l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait été une lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.

S'ils sombraient, tant pis pour eux; les dénouements tristes valent les dénouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et nullement exclusif.