Elle était trop habituée au langage ecclésiastique pour n'avoir pas compris ce que Mgr de la Hotoie s'était contenté de marquer d'un trait léger, sans le préciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa retenue.

—C'est un habile homme, s'était-elle dit.

Et pour cette habileté, elle l'avait tenu en plus grande estime, que s'il s'était livré franchement, ayant horreur d'ailleurs de la franchise, qui pour elle était niaiserie ou duperie, ou tout au moins une politesse qu'on fait aux imbéciles; à quoi bon la sincérité avec des gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugée digne d'un langage moins primitif, et elle en était fière. Chaque matin madame Prétavoine quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du Transtévère, comme dans les quartiers déserts de la vieille Rome du Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vêtue de noir, accompagnée d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles glissaient une aumône; la religieuse regardait autour d'elle, sensible et attentive aux choses de ce monde, misères ou joies; la vieille dame, au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, où habitait assurément sa pensée intérieure.

Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des églises, des sanctuaires, même celles qui étaient fermées ordinairement.

Et les gens obscurs qui fréquentent ces pauvres églises dans lesquelles l'étranger n'a jamais pénétré; car elles ne sont même pas nommées dans les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une grande édification d'une dame vêtue de noir qui venait s'agenouiller sur la première marche de l'autel et qui là, les bras en croix sur la poitrine, la tête haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une religieuse, dont elle était accompagnée, était agenouillée à quelques pas derrière elle. Puis après cette prière, la dame en noire quittait l'autel et, venant prendre place à côté de sa religieuse, en se mêlant au commun des fidèles, elle faisait une longue méditation. C'étaient des gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piété profonde, et dont les voix seraient un jour entendues.

Ce n'était pas seulement les portes des basiliques et des églises qu'elles franchissaient, c'était encore celles des couvents et des chapelles qui s'ouvraient devant elles.

On sait que depuis que les Italiens sont entrés à Rome, en 1870, ils ont appliqué la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont plus reconnus et que leurs maisons et établissements sont supprimés. Cependant dans certaines églises, dans certaines chapelles, on a laissé un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont permis d'ouvrir chez eux, à l'abri du domicile privé, de véritables maisons conventuelles avec des chapelles.

C'étaient dans ces églises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles, que madame Prétavoine venait prier.

Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le père, la mère, ou la soeur qui les avaient reçues, des malheurs et de la persécution de l'Église.

Et pour réparer autant qu'il était en elle ces malheurs, en même temps pour protester contre cette persécution et confesser sa foi, elle déposait mystérieusement une offrande sans vouloir faire connaître son nom.