Enfin, par deux de ses amies elle recevait l'écho des bavardages des domestiques de la Rouvraye et en même temps celui des propos de Joseph, l'ordonnance du capitaine.

Malheureusement tout cela était assez vague sur beaucoup de points, et elle n'arrivait à se faire une idée approximative de la situation qu'en comparant toutes ces lettres entre elles, et en complétant elle-même par l'imagination les nombreuses lacunes de ses correspondants.

Pour être exactement renseignée, il aurait fallu qu'elle expliquât franchement l'intérêt capital qu'elle attachait à savoir jour par jour, heure par heure, ce que faisaient, ce que disaient Bérengère et le capitaine, et cela n'était possible qu'en livrant le secret de son plan, c'est-à-dire que cela était impraticable.

Avec l'abbé Colombe elle avait pu procéder par la franchise, parce que le curé de Bourlandais était un instrument docile qu'elle était certaine de bien tenir dans sa main, et dont elle pouvait d'ailleurs jouer à son gré.

Mais avec l'abbé Armand, bavard comme un perroquet, causeur pour le plaisir de causer, incapable de garder un secret; avec ses amies envieuses et jalouses, avouer qu'elle espérait donner son fils pour mari à Bérengère de la Roche-Odon, c'eût été tout simplement se faire fermer au nez les portes de la Rouvraye.

Et ce n'était pas pour un pareil résultat qu'elle avait entrepris le voyage (pour Condé, le pèlerinage) de Rome.

Dès les premiers temps de son arrivée, elle avait reçu une lettre qui, si elle ne l'avait pas sérieusement inquiétée, l'avait en tous cas fortement irritée.

Cette lettre était de l'abbé Armand.

Après avoir longuement raconté tout ce qui s'était fait et dit à Condé depuis qu'elle était partie, le chanoine, avec la prolixité d'un homme inoccupé pour lequel une lettre, en un jour de pluie, est une bonne fortune, lui avait enfin parlé de la Rouvraye, de Bérengère, du comte et du capitaine. «Puisque j'ai entrepris une sorte de journal de mon temps, je dois arriver à ma journée d'hier, qui, comme de coutume, s'est passée à la Rouvraye. «C'était la première fois que, depuis votre départ, nous nous trouvions réunis à la table de ce cher comte, et les convives étaient quelques-uns de ceux avec lesquels vous vous entreteniez ordinairement. «Tout d'abord le comte et mademoiselle Bérengère, cela va sans dire, le comte et la comtesse O'Donoghue, le baron McCombie, le marquis de la Villeperdrix, le président de la Fardouyère, la présidente et leur fils, le capitaine de Gardilane, l'abbé Colombe et votre serviteur; miss Armagh s'étant retirée pour ne pas faire la treizième à table. «Vous savez combien est bon cet excellent abbé Colombe; tout d'abord il ne s'était pas aperçu de l'éclipse de miss Armagh, mais quelqu'un en ayant fait l'observation, voilà Colombe qui se dérobe et veut se retirer lui-même. «—Jamais miss Armagh ne le souffrira, dit mademoiselle de la Roche-Odon. «—Quand je serai parti, elle consentira à revenir, dit Colombe.

«Une discussion s'engage, qui n'est interrompue que par l'annonce que le dîner est servi. «Colombe tente encore de s'échapper, mais mademoiselle Bérengère, avec sa liberté d'allure, le prend par la main et l'amène à table. «Là elle le fait asseoir près d'elle, ne lui lâchant pas la main.