—Vous vous expliquez ce changement par des causes naturelles, moi je ne me l'explique pas. Pour savoir qui de nous a raison je trouve inutile de commettre une imprudence. D'ailleurs il n'y a aucune urgence à brusquer les choses. Au contraire, il y a tout avantage à les laisser aller comme elles vont. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'attends de votre sollicitude et de votre perspicacité, c'est d'étudier Bérengère à la dérobée, sans vous montrer, comme de mon côté je l'étudierai moi-même.
Ce n'était pas seulement lorsqu'elle se trouvait ou croyait se trouver à l'abri des regards, que Bérengère n'était plus l'enfant d'autrefois, et ce n'était pas seulement dans les allées du parc, alors qu'elle réfléchissait, qu'on pouvait observer les changements qui s'étaient opérés en elle, dans son caractère, dans son humeur, aussi bien que dans sa tenue.
A table, le jeudi, quand les convives ordinaires de son grand-père se trouvaient réunis, ces changements se manifestaient d'une façon encore bien plus évidente, bien plus frappante.
Maîtresse toute-puissante au château de la Rouvraye, du jour où elle y était arrivée, elle avait pris une liberté de langage qui n'est point ordinairement celle des enfants. Sans parler à tort et à travers de manière à se rendre insupportable aux étrangers, elle avait l'habitude de prendre la parole toutes les fois qu'elle avait quelque chose à dire, et elle le faisait avec une décision, une indépendance, souvent même avec une originalité qui réjouissaient son grand-père, en admiration, en adoration devant elle. Dans les premiers temps, miss Armagh, élevée dans un pays où les enfants n'ont le droit de parler qu'avec les domestiques dont ils font leur société, avait été scandalisée par cette liberté, mais le comte ne lui avait pas permis de la réprimer, et à seize ans Bérengère était aussi à l'aise dans la conversation qu'une femme de vingt-cinq ans, qui à de l'esprit naturel joint l'usage du monde.
Mais depuis quelque temps elle avait perdu cette décision et cette indépendance de parole; souvent elle se troublait; plus souvent elle gardait le silence; elle était devenue la jeune personne correcte qu'elle n'avait jamais été, qui se tient droite sur sa chaise, les yeux baissés, et mange comme si elle accomplissait une cérémonie.
M. de la Roche-Odon, qui avait du temps à lui, lorsqu'il avait achevé sa petite côtelette et son mince morceau de pain coupé carrément, s'était trouvé en position mieux que personne de constater cette tenue, qui ressemblait si peu à celle d'autrefois.
Était-ce un visage antipathique qui la gênait?
Était-ce un visage sympathique qui la troublait?
Avec précaution, sans se livrer, il l'avait observée en même temps qu'il observait chacun de ses convives.
Assurément il n'y avait pas à chercher du côté du comte et de la comtesse O'Donoghue, pas plus que du côté du baron McCombie; elle avait encore, comme elle avait toujours eu, pour ces vieux amis une tendresse expansive qui se traduisait par mille prévenances.