—Je ne le nie pas; ce sont de bons boutons, et je ne donne que du bon à ma clientèle.

Rendant la boîte à l'agent, il avait été prendre un gros livre qu'il s'était mis à feuilleter; des morceaux d'étoffe étaient collés sur les pages, et à côté se trouvaient quelques lignes d'une grosse écriture. Arrivé à une page où se voyait un morceau de drap bleu, il prit la botte et compara ce morceau à celui du bouton, en le regardant au jour.

—Monsieur, s'écria-t-il, je vais vous dire des choses graves.

—Je vous écoute.

—Nous tenons l'assassin de la rue Sainte-Anne, et c'est moi qui vais vous donner le moyen de le découvrir.

—Vous avez fait un pantalon de cette étoffe? J'en ai fait trois; mais il n'y en a qu'un qui vous intéresse, celui de l'assassin. Je vous ai dit tout à l'heure que le secret professionnel m'empêchait de répondre à vos questions; mais ce que je viens de voir délie ma conscience. Comme je vous l'ai expliqué, quand j'ai confectionné un bon pantalon pour un client qui me l'a payé en bon argent, je ne crois pas avoir le droit de révéler à qui que ce soit au monde, même à la justice, les affaires de ce client.

—J'ai compris, interrompit l'agent que l'impatience gagnait.

—Mais cette réserve de ma part repose sur la réciprocité: à bon client, bon tailleur. Si le client n'est pas bon, la réciprocité cesse, ou plutôt elle continue sur un autre terrain,—celui de la guerre: on s'est mal conduit avec moi, je rends la pareille. Le pantalon auquel appartient cette étoffe,—il montra le bouton,—je l'ai fait pour un... particulier que je ne connaissais pas, et qui se présentait à moi comme Alsacien, ce que j'acceptai d'autant plus facilement qu'il s'exprimait avec un fort accent étranger. Ce pantalon, je n'ai pas à vous dire comme je l'ai soigné: je suis patriote, monsieur. Il avait été convenu qu'il serait payé contre livraison. Quand cette livraison eut lieu, la jeune apprentie qui en était chargée eut la faiblesse de ne pas exiger l'argent: on allait me l'apporter à l'instant, enfin toutes les roueries des mauvais débiteurs. J'y courus. Je fus mal reçu et ne pus rien obtenir; ce serait pour le lendemain sans faute. Le lendemain on menaça de me jeter du haut en bas des escaliers. Le surlendemain, on avait déménagé à la cloche de bois. Plus personne. Disparu; sans laisser d'adresse comme vous pouvez le penser.

—Et ce client?

—Je vous livre son nom sans hésitation aucune: Fritzner, non un Alsacien, comme j'avais cru, mais un Prussien à coup sûr, qui certainement a fait le coup, sa disparition le lendemain du crime en est la preuve.