Lequel prendre? Philis aurait voulu qu'on s'adressât au plus illustre, à celui qui, par son talent, son autorité, ses succès, devait gagner toutes ses causes. Mais il lui avait représenté que ces faiseurs de miracles n'existaient probablement pas plus au barreau qu'en médecine, où l'on ne pouvait appeler un médecin qui ne perdît pas de malades, et que, existât-il d'ailleurs, ni elle ni lui ne possédaient la grosse somme dont il faudrait le payer. A la vérité, il eût volontiers abandonné les trente mille francs que la poste restante gardait, ou une forte partie de cette somme, pour que Florentin fût mis en liberté; mais, outre qu'il eût été imprudent de tirer les billets de leur cachette en ce moment, il ne pouvait pas avouer qu'il avait trente mille francs ni même dix mille: comment se les serait-il procurés? Du plus illustre des avocats, ils avaient donc dû descendre à un modeste, et comme, pour faire ce choix, Saniel ne se reconnaissait aucune compétence, il avait décidé avec Philis de consulter Brigard, qui, mieux que personne, après avoir fabriqué depuis trente ans toute une armée d'avocats, avait qualité pour en trouver et en indiquer un bon.

Un mercredi, il était donc retourné à la parlotte de la rue Vaugirard, où il n'avait pas remis les pieds depuis sa tentative auprès de Glady; comme à l'ordinaire, il avait été reçu affectueusement par Crozat, qui l'avait grondé de se faire si rare, et, comme à l'ordinaire aussi, pour ne pas troubler la discussion engagée par une entrée bruyante, il était resté debout près de la porte: la réunion finie, il entretiendrait Brigard en particulier.

Ce soir-là, c'était une phrase de Chateaubriand qui servait de thème aux discours: «Le tigre tue et dort; l'homme tue et veille», et, en écoutant les développements auxquels elle prêtait, Saniel se disait tout bas que c'était vraiment dommage de ne pouvoir pas répondre par un simple fait d'expérience personnelle à toute cette rhétorique: jamais il n'avait si bien dormi, si tranquillement, que depuis que, par la mort de Caffié, il s'était débarrassé de tous les soucis qui en ces derniers mois, avaient tant tourmenté et abrégé son sommeil. Glady s'était particulièrement distingué et, du choc de cette antithèse, il avait fait jaillir des images qui avaient été chaudement applaudies ou soulignées par de petits cris d'admiration dont Brigard donnait le signal. A travers la fumée, Saniel avait cherché Nougarède, pour voir quel effet produisait sur lui ce succès de son rival, mais il ne l'avait pas trouvé.

A la fin, Brigard avait résumé la discussion en constatant que rien ne prouvait mieux la puissance de la conscience humaine que cette différence entre l'homme et la bête; puis, après que les cruchons de bière avaient été vidés, on s'était retiré: Glady le premier, la peur d'avoir à subir un nouvel assaut de Saniel faisant passer avant la joie, de goûter son triomphe celle d'échapper à un emprunt.

Alors Saniel, restant seul avec Brigard et Crozat, avait exposé sa demande.

—Mais c'est l'affaire Caffié?

—Précisément.

Et longuement il avait expliqué l'intérét qu'il portait à Florentin, fils d'une de ses clientes, ainsi que la situation de cette cliente.

—Eh bien, mon cher, le conseil que j'ai à vous donner, c'est de confier l'affaire à Nougarède. Vous me direz: Nougarède, est ceci et cela. Tout ce que vous voudrez, si vos objections remontent à deux ans; à ce moment, j'en conviens, elles étaient fondées: un peu creux et vide, c'est vrai. Mais depuis il s'est formé; sa parole n'a rien perdu de son charme entraînant, et son esprit s'est affermi; il a gagné en étendue autant qu'en profondeur; enfin, selon moi, c'est l'homme qu'il vous faut. Je l'ai entendu, dans ses deux dernières affaires aux assises; avec sa faconde méridionale, ses manières séduisantes et câlines, la sympathie qu'il inspire à première vue, la chaleur, l'émotion, la tendresse dont il use sans en abuser, il a enlevé le jury. Sans doute, ce n'est pas un maître; mais votre cliente peut-elle se payer un maître, et ce maître, occupé de cinquante affaires importantes, se donnerait-il à la vôtre comme le fera Nougarède? Sans compter que Nougarède subira votre influence, la mienne, et, qu'il s'emploiera à obtenir une ordonnance de non-lieu si c'est possible, ce qui vaudra mieux qu'un acquittement.

Crozat avait appuyé dans ce sens, en recommandant d'aller voir Nougarède dès le lendemain: