—Qu'a dit M. Nougarède? demanda-t-elle.

—Je vous l'expliquerai tout à l'heure; commencez par nous raconter ce que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son état qui décidera notre conduite, au moins celle que Nougarède conseille d'adopter.

—Quand la concierge m'a vue revenir, commença Philis, elle a montré une certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine à la faire raconter sur madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne. Jusqu'à l'année dernière, elle n'était pas mal portante, cependant elle allait tous les ans aux eaux à Lamalou. Il y a un an, elle a été prise de douleurs qu'on a cru rhumatismales et à la suite desquelles s'est déclarée la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois à crier, mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lève point: elle lit beaucoup, reçoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire, ses neveux et nièces, un des vicaires de la paroisse, car elle est pieuse et surtout très charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle n'a eu ni délire ni hallucination. Elle est très réservée, déteste les bavardages, et cherche par-dessus tout à vivre tranquille; aussi l'assassinat de Caffié l'a-t-il exaspérée: elle ne voulait pas qu'on lui en parlât et elle-même n'en parlait à personne; elle aurait même dit que, si elle était en état de quitter sa maison, elle la vendrait, pour ne plus entendre prononcer le nom de Caffié.

—Comment a-t-elle parlé du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le cabinet de Caffié? demanda Saniel.

—C'est justement la question à laquelle la concierge n'a pas pu répondre; alors je me suis décidée à me présenter de nouveau chez madame Dammauville.

—Es-tu brave! dit madame Cormier avec fierté.

—Je t'assure que je ne l'étais guère en montant l'escalier: après ce que je venais d'apprendre de son caractère, c'était vraiment de l'audace de venir une seconde fois, à deux heures d'intervalle, troubler sa tranquillité; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En montant, j'avais cherché une raison pour justifier ou tout au moins pour expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouvé qu'une aventureuse pour laquelle je dois demander votre indulgence.

Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baissés, sans oser le regarder et avec une émotion pour lui inquiétante.

—Mon indulgence? dit-il.

—J'ai agi sans avoir le temps de bien réfléchir et sous la pression de la nécessité immédiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris était si grave et pouvait avoir de telles conséquences pour la vie et l'honneur de mon frère, que j'avais pensé à revenir le lendemain accompagnée d'une personne au courant des affaires, devant laquelle elle répéterait son récit, et que c'était la permission de me présenter avec cette personne que je lui demandais; cette personne, c'était vous.