Et il s'était cru intelligent! et fièrement il s'était imaginé qu'il pourrait à l'avance combiner si bien les choses qu'il serait à l'abri de toute surprise! il arriverait ce qu'il aurait prévu, rien de plus: la leçon que lui donnait l'expérience était rude, et ce n'était pas la première: le soir de la mort de Caffié, il avait déjà eu la perception très nette qu'une situation nouvelle venait de s'ouvrir pour lui, qui, jusqu'à la fin de sa vie, le ferait le prisonnier de son crime. A la vérité, cependant, cette impression s'était assez vite affaiblie; mais voilà qu'elle reprenait plus forte que jamais, et à coup sûr, pour ne plus le lâcher; ce pressentiment dont il ne pouvait se dégager, n'en était-il pas lui-même la preuve?

Mais rien ne servait de revenir en arrière, c'était le présent, c'était l'avenir qu'il devait sonder d'un coup d'oeil clair et ferme, s'il ne voulait pas se perdre.

Tout bien pesé, bien examiné, il devait se faire couper les cheveux et la barbe; car, si aventureuse que fût cette résolution, si fâcheuse qu'elle pût devenir en provoquant la curiosité et les questions, c'était le seul moyen d'empêcher une reconnaissance possible.

Machinalement, par habitude, il se dirigea vers la rue Neuve-des-Petits-Champs, où demeurait son coiffeur; mais il n'avait pas fait quelques pas que la réflexion l'arrêta: ce serait certainement une maladresse de provoquer les bavardages de ce coiffeur qui le connaissait, et qui, pour le plaisir de causer, raconterait aux gens du quartier qu'il venait de couper les cheveux et la barbe du docteur Saniel.—Celui qui avait une si longue barbe?—Lui-même.—Tiens, c'est drôle.—Il fallait qu'il n'y eût rien de drôle en lui, ni sur son compte. Il revint donc vers le boulevard où certainement il n'était pas connu.

Mais prêt à mettre la main sur le bouton de la boutique où il avait décidé d'entrer, il changea encore d'avis: il venait de trouver l'explication qu'il fallait pour Philis, et comme il tenait à éviter la surprise qu'elle ne manquerait pas d'éprouver si, brusquement, elle le voyait sans cheveux et sans barbe, il lui donnerait cette explication avant de les faire couper, de façon que, tout d'abord et sans chercher autre chose, elle comprît que cette opération était indispensable.

Et il s'en alla dîner, furieux contre lui-même contre les choses de voir à quels misérables expédients il en était réduit.

VII

Le lendemain, à cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla ouvrir; car Joseph, qui n'était jamais venu le dimanche, ne venait pas davantage maintenant.

A peine entrée, elle voulut comme d'habitude se jeter à son cou, et avec un élan qui disait combien elle était heureuse de le voir; mais de la main il l'arrêta.

—Qu'as-tu? demanda-t-elle paralysée et pleine de craintes.