Légère, vive, affairée, elle allait et venait autour de la table, gracieuse et charmante.
Quand le garçon sonna, le couvert était mis; Philis lui donna sa lettre et le renvoya au plus vite, car elle avait hâte d'être en tête à tête avec Saniel.
Alors ils s'assirent à table devant le feu, en face l'un de l'autre.
—Quel bonheur d'être seuls, dit-elle, de pouvoir se parler, se regarder librement!
C'était avec une tendresse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux qu'il la regardait, une profondeur de contemplation émue qui la bouleversait et l'anéantissait. De temps en temps, de petits cris de bonheur lui échappaient:
—Oh! cher, cher, murmurait-elle.
Cependant elle le connaissait trop bien pour ne pas voir que souvent un nuage de tristesse voilait ces yeux tout pleins d'amour, et que souvent aussi ils étaient sans aucune expression, comme s'ils regardaient en dedans. Tout d'abord elle ne dit rien; mais, à la longue, elle ne put pas toujours imposer silence à l'inquiétude: pourquoi cette mélancolie en un pareil moment?
—Quelle différence entre ce dîner, dit-elle, et ceux de la fin d'octobre! A ce moment, tu étais écrasé par les difficultés les plus dures, en lutte avec les créanciers, menacé de tous les côtés, sans lendemain; et maintenant tout est aplani: plus de créanciers, plus de luttes, les ennuis que je t'imposais ont pris fin, la vie s'ouvre facile et glorieuse, le but que tu poursuivais est atteint, tu n'as plus qu'à marcher droit devant toi, fier et superbe. Et pourtant il y a dans ta physionomie une tristesse qui me tourmente. Qu'as tu? Parle, je t'en prie. A qui te confesseras-tu, si ce n'est à celle qui t'adore.
Il la regarda longuement sans répondre, se demandant si, pour le repos de son coeur, cette confession ne vaudrait pas mieux que le silence, mais le courage lui manqua, l'orgueil ferma ses lèvres.
—Que veux-tu que j'aie? dit-il. Si ma physionomie est chagrine, c'est qu'elle ne traduit pas fidèlement ce que je ressens; car ce que je ressens en ce moment c'est un ineffable sentiment de tendresse pour toi, une inexprimable reconnaissance pour ton amour et pour le bonheur que tu m'as donné. Si j'ai été heureux dans ma vie rude et cahotée, ç'a été par toi; ce que j'ai eu de bon: joie, confiance, espoir, souvenirs, c'est à toi que je l'ai dû; et, si nous ne nous étions pas rencontrés, j'aurais le droit de dire que j'ai été le plus misérable des malheureux. Quoi qu'il arrive de nous, garde ces paroles, ma mignonne, et descends-les au plus profond de ton coeur, où tu les retrouveras un jour quand tu voudras me juger.