—J'attendais votre demande, répondit l'homme d'affaires avec un sourire grimaçant, et, si je vous ai parlé de cette aimable veuve, c'est plutôt par acquit de conscience que dans l'espoir de réussir: quelque dégagé de préjugés qu'on soit, on en garde toujours quelques-uns. Je comprends les vôtres, et je dirai plus, je les partage. Heureusement celle dont j'ai à vous entretenir maintenant ne donne pas prise à des griefs de ce genre. Prenez sa photographie, mon cher monsieur, et regardez-la pendant que je parle. Physionomie charmante, n'est-il pas vrai? Éducation supérieure, faite dans un couvent à la mode. En un mot, une perle dont vous vous parerez. Maintenant, je vais aller à la paille, car il y en a une. Qui n'en a pas? Fille de comédienne, d'une de nos plus gracieuses comédiennes de genre. A sa sortie du couvent, la jeune fille a vécu chez sa mère. C'est là, dans ce milieu... hem! hem! je dirai capiteux, si vous voulez bien... qu'il lui est arrivé un accident. Bref, un enfant, un délicieux petit garçon, que le père aurait sûrement reconnu, tant il estimait la mère, si lui-même n'avait été marié. Au moins a-t-il assuré son sort par une donation de 200,000 francs, de sorte que celui qui épousera la mère et légitimera l'enfant par mariage subséquent aura la jouissance légale de ces deux cent-mille francs jusqu'à la majorité du gamin... si celui-ci y arrive: ces petits êtres sont si fragiles! vous, médecin, vous le savez mieux que personne. Dans le cas d'un malheur, le père hériterait de son fils pour moitié; et, s'il est cruel pour un vrai père d'hériter de son vrai fils, la situation change du tout au tout quand c'est d'un étranger qu'on reçoit une fortune. Voilà l'affaire, mon cher monsieur, nette et franche, et je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en voyez pas les avantages sans qu'il soit besoin d'insister. Si je ne me suis pas plus clairement expliqué....
—Mais rien n'est plus clair.
—....La faute en est à cette fluxion qui me paralyse.
Il se prit la mâchoire en geignant.
—Vous avez une dent qui vous fait souffrir? demanda Saniel sur le ton d'un médecin qui interroge un malade.
—Toutes les dents me font souffrir. A vrai dire, elles m'abandonnent.
—Vous avez consulté un médecin?
—Ni médecin, ni dentiste. Certainement je crois à la médecine; mais; quand je me suis adressé à des médecins, ce qui ne m'est arrivé que rarement, j'ai remarqué qu'ils pensaient à leurs propres affaires beaucoup plus qu'à ce que je leur disais, et cela m'a éloigné d'eux; moi, mon cher monsieur, quand un client me consulte, je me mets à sa place et j'entre dans sa peau.
Pendant qu'il parlait, Saniel l'examinait, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'à ce moment, et il constatait en lui des signes d'un amaigrissement rapide tout à fait caractéristiques; il flottait dans ses vêtements, faits pour un homme moitié plus gros qu'il ne l'était maintenant; son visage était rouge et luisant comme s'il eût été recouvert d'une couche de sucre de cerise.
—Voulez-vous me montrer vos dents? demanda Saniel; il serait peut-être possible de soulager vos douleurs.