C'était cette excitation qu'il devait guérir, et comme il y a des remèdes classiques contre l'insomnie, il avait employé celui qui, semblait-il, devait convenir à son état; mais le bromure de potassium, malgré ses propriétés hypnotiques, n'avait pas produit plus d'effet que le surmenage intellectuel ou physique. Son inefficacité reconnue, il l'avait remplacé par le chloral; mais le chloral, qui après quelques jours d'usage devait créer une disposition particulière au sommeil, avait échoué tout comme le bromure de potassium. Alors il avait essayé les injections de morphine.

Ce n'était point sans une certaine inquiétude qu'il en était arrivé à ce troisième essai, les deux premiers ayant si mal réussi, et, puisqu'il est acquis que le chloral produit un sommeil plus calme que la morphine, il semblait qu'il devait échouer encore; cependant il avait dormi sans être tourmenté par les réveils et les rêves qui faisaient l'épouvante de ses nuits si courtes; et le lendemain il avait dormi encore.

Mais il connaissait trop bien les effets que produit l'usage prolongé de ces injections, pour les continuer au delà de ce qui était strictement indispensable; il avait donc voulu les interrompre: le sommeil l'avait de nouveau abandonné. Il les avait reprises; puis, bientôt, comme les doses primitives perdaient de leur efficacité, il les avait graduellement augmentées. Au bout d'un certain temps, ce qu'il devait craindre et ce qu'il craignait s'était réalisé: sa maigreur avait augmenté; il avait perdu l'appétit, la force musculaire en même temps que l'énergie morale; son visage pâle avait commencé à prendre l'expression si caractéristique des morphinomanes.

Alors il s'était arrêté épouvanté.

Qu'il continuât, il devenait, en effet, un morphinomane dans un temps donné, et l'apathie dans laquelle il tombait l'empêchait de résister au besoin d'absorber de nouvelles doses de poison, besoin aussi impérieux, aussi irrésistible dans le morphinisme que l'est celui de l'alcool pour l'alcoolique, et plus terrible par ses effets: la perversion des facultés intellectuelles, la perte de la volonté, de la mémoire, du jugement, la paralysie ou la manie qui conduit au suicide.

Qu'il ne continuât point, et ces nuits sans sommeil ou ces sommeils agités qui l'avaient affolé reprenaient, et à la suite revenait cette surexcitabilité du cerveau qui, en troublant la nutrition de la masse encéphalique, pouvait être le prélude de quelque affection cérébrale grave.

D'un côté, la manie par le morphinisme; de l'autre, la démence par l'excitabilité constante et désordonnée du cerveau: voilà ce qui l'attendait.

Entre un résultat fatalement certain et un qui n'était que possible, il n'avait pas à hésiter: il fallait renoncer à la morphine; et ce choix s'imposait avec d'autant plus de force que, si la morphine assurait à peu près le sommeil des nuits, elle ne donnait nullement la tranquillité des jours,—au contraire.

Quand il avait commencé à user de ce remède, c'était seulement pendant la nuit qu'il tombait sous l'influence de certaines idées; le jour, en s'appliquant au travail et en maintenant par un effort de volonté son application tendue, il échappait à ces idées: il était l'homme qu'il avait toujours été, maître de sa force et de sa pensée. Mais l'action de la morphine n'avait pas tardé à affaiblir cette volonté jusque-là toute-puissante, si bien que, quand ces idées avaient durant le jour traversé son travail, il n'avait plus eu l'énergie nécessaire pour les chasser. Il essayait de les secouer: c'était vainement; elles ne se laissaient point détacher de son cerveau, auquel elles se collaient et qu'elles envahissaient avec une expansion foisonnante.

C'est qu'en vérité ces deux cadavres le gênaient horriblement. N'était-ce pas exaspérant, pour un homme qui en avait tant vu et dépecé, qu'il n'y en eût que deux qui fussent toujours devant ses yeux, même fermés,—celui de ce vieux coquin et celui de cette malheureuse femme? Pour ne pas compliquer cette impression d'une autre qui l'humiliait, il s'était débarrassé des liasses de billets de banque pris chez Caffié en les envoyant «comme restitution» au directeur de l'Assistance publique; mais cela avait été sans effet appréciable.