—Académicien aussi. C'est ce qu'il nous faut, et tous deux archi-décorés. Inutile de chercher plus loin; tu iras les inviter, tu diras qui je suis: professeur agrégé à l'École de médecine, médecin des hôpitaux; je te promets qu'ils accepteront. Pour moi, je prendrai mon vieux maître, Carbonneau, en ce moment président de l'Académie de médecine, et Claudet, l'ancien ministre, qui en sa qualité de député de mon département, ne pourra pas se dérober plus que les autres; et ça nous donnera des témoins décoratifs qui feront bien dans les journaux.

Ce ne fut pas seulement dans les journaux qu'ils firent bien, ce fut aussi dans l'église Sainte-Marie des Batignolles quand on les vit en tête du cortège défiler sur le tapis qui, dans la nef un peu sombre, montait de la rue jusqu'à l'autel.

—Glorient! Casparis! Carbonneau! Claudet! Les arts, la science, la politique. A moins d'avoir des diplomates, on ne pouvait espérer des boutonnières plus fleuries.

Il fallut la beauté et le charme de la mariée pour qu'elle ne fût pas éclipsée par ces glorieux témoins; mais quand on la vit passer au bras de Glorient, si libre dans sa modestie, si rayonnante de grâce, des exclamations d'admiration ou de sympathie l'accompagnèrent jusqu'au sanctuaire.

Pendant qu'à l'autel le prêtre célébrait la messe, dehors, devant la grille, un homme, vêtu d'un costume en velours marron et coiffé d'un feutre cabossé, se promenait en fumant une bouffarde: c'était M. le comte de Brigard, à qui ses principes interdisaient, aussi bien aux mariages qu'aux enterrements, l'entrée des églises et qui péripatétisait sur le trottoir avec ses disciples, en attendant la sortie, pour féliciter le marié. Quand elle eut lieu, il coupa le cortège et, prenant la main de Saniel, il la lui serra chaleureusement, en le séparant de sa femme:

—C'est bien, c'est noble, dit-il; c'est la situation qui a fait ce mariage sans elle inutile. J'ai compris; pour cela je l'excuse; je fais plus, je l'applaudis. Mon cher, vous êtes un homme.

Et comme c'était un mercredi, le soir, à la parlotte chez Crozat, il revint publiquement sur cette approbation qui, dans les conditions où elle avait été donnée, ne suffisait pas à sa conscience.

—Messieurs, nous avons assisté aujourd'hui à un grand acte réparateur, le mariage de notre ami Saniel avec la soeur de ce pauvre garçon, victime d'une injustice qui crie vengeance. Un soir, dans cette même salle, j'ai parlé de Saniel légèrement, quelques-uns de vous s'en souviennent peut-être, malgré le temps écoulé; je tiens à lui en faire publiquement réparation, aujourd'hui qu'il s'est affirmé homme de devoir et de conscience, se mettant bravement au-dessus des faiblesses sociales.

—N'est-ce pas une faiblesse sociale, dit Glady, d'avoir pris pour les témoins de cet acte réparateur des personnages qui semblent n'avoir été choisis que pour le côté décoratif de leurs situations oficielles?

—Profonde ironie, au contraire! dit Brigard, en assurant son feutre, leçon puissante et féconde que celle gui fait concourir à la démolition des préjugés ceux-là mêmes qui en sont les défenseurs professionnels! Saniel est un homme.