Pourquoi donc tenait-il tant à être du monde? était-ce pour elle, parce qu'elle était la soeur d'un forçat, qu'il voulait l'imposer partout et la faire admettre la tête haute? Cela, elle l'eût jusqu'à un certain point compris, bien que ce rôle qu'il lui faisait jouer fût le plus cruel qu'on pût lui donner, et précisément le contraire de celui qu'elle aurait pris si elle avait été libre.

Mais il n'y avait pas que cela dans ce besoin d'être du monde. Lui, pour l'avoir épousée, n'était pas le frère d'un forçat, et cependant, en l'observant de près, on pouvait croire que ce qu'il demandait à ces relations et aux personnages dans de hautes situations qu'il recherchait, c'était une part de leur importance, de leur considération, de leur honneur, comme s'il voulait s'en couvrir. Il n'avait besoin cependant ni de cette importance, ni de cette considération, ni de cet honneur, et n'avait rien à leur prendre en se frottant à eux. Il était quelqu'un par lui-même. La place qu'il s'était faite était digne de son mérite. Son nom était honoré. On enviait son avenir.

Et pourtant, comme s'il ne sentait pas cela, il recherchait de petites satisfactions indignes d'une ambition sérieuse et d'une valeur incontestée; n'avait-elle pas eu la surprise, un soir que, par une belle nuit, ils s'en revenaient à pied, de lui entendre dire qu'on venait de lui proposer la décoration d'une république espagnole. Bien qu'elle eût appris à veiller sur ses paroles, une exclamation lui avait échappé:

—Qu'est-ce que tu ferais de ça?

—Je n'ai pas pu la refuser.

Non seulement il n'avait pas refusé celle-là, mais encore il en avait accepté d'autres: des bleues, des vertes, des jaunes, des tricolores aussi; il en avait porté à la boutonnière, autour du cou, et en plaque sur son habit. Quel bien pouvaient lui faire ces décorations qui l'amoindrissaient; et comment un homme de son mérite avait-il hâte d'obtenir la Légion d'honneur avant qu'elle lui tombât naturellement lorsqu'elle serait mûre pour lui?

Il y avait là des étonnements, des obscurités, des non-sens qui faisaient travailler son esprit lorsque, assise toute seule devant son chevalet, elle peignait, pendant qu'à côté d'elle, dans son laboratoire, il poursuivait ses expériences ou que dans son cabinet il écrivait un article pour sa Revue.

Mais ce n'était pas sans résistance qu'elle se laissait aller ainsi à le juger: on ne juge pas ceux qu'on aime, et elle l'aimait. N'était-ce pas manquer de respect à son amour que de ne pas l'admirer en tout? Quand ces idées la tourmentaient, elle abandonnait son chevalet et, se levant, elle allait le trouver là où il était: près de lui, elles se dissipaient. Les premières fois, pour ne pas le déranger, elle était entrée sur la pointe des pieds, marchant à pas étouffés, et elle s'était penchée sur son épaule, l'embrassant avant qu'il l'eût vue ou entendue; mais alors il avait trahi un tel effarement, une telle peur, qu'elle avait renoncé à cette manière de l'aborder.

—Pourquoi m'arrives-tu ainsi sur le dos? Que cherches-tu? Que veux-tu?

Pour cela, cependant, elle n'avait point cessé de venir le voir; mais elle avait procédé autrement; au lieu de le surprendre, elle avait annoncé son arrivée, claquant le pêne de la porte, traînant les pieds; et au lieu de l'accueillir d'une façon inquiète, il l'avait alors reçue avec une joie franche.