Si elle n'osait pas lui adresser franchement cette question: «Pourquoi faut-il sortir?» pas plus celle-là que les autres, d'ailleurs: «Pourquoi est-il convenable que je me fasse voir à la messe?—Pourquoi dois-je porter des toilettes qui nous ruinent?—Pourquoi acceptes-tu des décorations sans valeur à tes yeux?—Pourquoi recherches-tu la compagnie de gens qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils tirent de leur situation officielle ou de leur fortune?—Pourquoi nous imposons-nous des devoirs mondains qui nous ennuient autant l'un que l'autre, au lieu de rester en tête à tête dans une tendre et intelligente intimité qui nous est aussi douce à l'un qu'à l'autre?» elle ne pouvait pas ne pas se les adresser à elle-même.
Elles eussent toutes appartenu à cet ordre d'idées, qu'elle eût sans doute trouvé à les expliquer: disposition de caractère; exigences d'une ambition pressée de réaliser ses désirs; susceptibilité ou fierté ombrageuse; mais il y en avait d'autres qui reposaient sur des observations ou des souvenirs n'ayant avec celles-là aucun rapport,—au moins lui semblait-il.
Elle eût commencé à connaître son mari le lendemain de son mariage, qu'elle aurait pu croire qu'il avait toujours été tel qu'il se révélait à elle; mais ce n'était pas là son cas et l'homme qu'elle avait aimé ressemblait si peu à celui dont elle était devenue la femme, qu'on aurait pu croire qu'ils faisaient deux.
A la vérité, ce n'était point le mariage qui avait amené dans son humeur les changements qui la frappaient; mais ils n'en étaient pas moins caractéristiques par cela qu'ils remontaient à une époque antérieure à ce mariage.
Comment ils avaient commencé, elle se le rappelait avec une netteté qui ne laissait place ni au doute ni à l'hésitation: c'était au moment où les poursuites de ses créanciers l'avaient mis en relation avec Caffié. Pour la première fois, lui, toujours si ferme qu'elle le croyait au-dessus de la faiblesse, avait eu un moment de découragement en annonçant qu'il allait peut-être être obligé de quitter Paris; mais ce découragement n'avait rien des colères ou des défaillances qu'elle avait trouvées en lui plus tard: c'était la juste douleur d'un homme qui voit son avenir brisé, rien de plus. La seule surprise qu'elle eût alors éprouvé avait été causée par l'idée d'étrangler Caffié et de prendre dans sa caisse l'argent qu'il lui fallait pour se tirer d'affaire, et aussi parce qu'il lui avait dit—comme conséquence de cet acte—du remords chez l'homme intelligent, qui n'a jamais à supporter les reproches de sa conscience, puisque pour lui la conscience n'existe pas. Mais c'était là évidemment une simple théorie philosophique, non un trait de caractère; un mot de plaisanterie ou un argument de discussion.
Débarrassé de ses créanciers avec l'argent gagné à Monaco, il avait repris son calme, travaillant plus que jamais, passant ses concours, et, quand il était dans les conditions les mieux faites pour se montrer nerveux, violent, injuste, brutal, restant, au contraire, l'homme qu'il avait toujours été depuis qu'elle le connaissait. Puis, tout à coup, peu de temps avant que Florentin passât aux assises, avaient éclaté ces bizarreries d'humeur, ces colères, ces inquiétudes pour elle inexplicables, se manifestant précisément au moment même où, par l'intervention de madame Dammauville, on pouvait espérer que Florentin allait être sauvé. Elle n'avait pas oublié la colère furieuse avec laquelle il avait repoussé sa demande de voir madame Dammauville, sans que rien expliquât et justifiât cet accès: il l'avait chassée durement, il voulait rompre, et, avant d'en avoir été témoin, elle n'imaginait pas qu'on pût mettre une pareille violence dans l'exaspération; puis à cette scène en avait succédé une autre, tout opposée, qui ne l'avait pas moins frappée, quand, dans leur dîner au coin du feu, il avait laissé paraître une si profonde désolation en lui recommandant de garder le souvenir de cette soirée le jour où elle voudrait le juger, et en lui annonçant d'une façon en quelque sorte prophétique qu'une heure viendrait où elle voudrait connaître celui qu'elle aimait.
Et voilà que cette heure, dont elle avait rejeté bien loin la pensée, avait sonné; voilà qu'elle cherchait à combiner les éléments de ce jugement qui, alors, lui paraissait criminel, et, maintenant, s'imposait à ses préoccupations quoi qu'elle fît pour le repousser.
Que de fois lui était revenu ce souvenir, à ce point qu'on pouvait dire qu'il ne l'avait pas quittée, doux et douloureux en même temps, et moins doux, plus douloureux à mesure que de nouveaux sujets d'inquiétude s'étaient ajoutés les uns aux autres, en insistant sur l'impression mystérieuse et troublante qui lui en était restée!
Le juger! Pourquoi voulait-il qu'elle le jugeât? Et sur quoi?
Et cependant, ce n'était pas là, chez lui, une parole insignifiante, mais bien la constatation d'un état particulier de sa conscience, qui, plusieurs fois depuis, s'était affirmé. N'était-ce pas, en effet, à cet ordre d'idées qu'appartenait le cri qui lui avait échappé dans la nuit où, se réveillant tout à coup, il avait demandé avec émoi, avec effroi: «Qu'ai-je dit?» Et aussi au même qu'appartenait encore la colère qui l'avait emporté lorsque, à propos de leur mariage religieux, elle avait parlé de la confession: «Pourquoi admets-tu que je puisse avoir peur d'aller à confesse?»