—C'est que voilà mon dîner, dit-il en montrant son pain.

—Oh! il faut que je te gronde: le travail te fait perdre la tête. Ne peux-tu prendre le temps de manger?

Il eut un triste sourire:

—Ce n'est pas le temps qui m'a manqué.

Il fouilla dans sa poche et en tira trois gros sous qui lui restaient:

—On ne dîne pas au restaurant avec six sous.

Elle se jeta sur lui:

—Oh! chéri, pardonne-moi, s'écria-t-elle. Pauvre cher martyr, cher grand homme, c'est moi qui t'accuse, quand je devrais embrasser tes genoux. Et tu ne me grondes pas; un triste sourire est toute ta réponse. Eh quoi, tu en es là: pas même de quoi manger!

—On mange très bien avec du pain; que ne suis-je assuré d'en avoir toujours!

—Eh bien, aujourd'hui je veux qui tu aies mieux et plus. Ce matin, en voyant le mauvais temps, il m'est venu une idée à laquelle tu étais associé: c'est bien naturel, puisque tu ne quittes ni mon coeur ni ma pensée: j'ai dit à maman que, si la bourrasque continuait, je coucherais à la pension. Tu t'imagines avec quelle émotion j'ai écouté le vent toute la journée, en regardant la pluie tomber mêlée aux feuilles et aux branches mortes qui passaient en tourbillons. Dieu merci, le temps a été assez mauvais pour que maman me croie bien tranquille à la pension; et me voilà à toi jusqu'à demain matin. Mais, comme nous ne pourrons pas rester à jeun jusque-là, en nous contentant de ton pain, je vais aller acheter à dîner; nous ferons la dînette au coin du feu, ce sera bien plus amusant que d'aller au restaurant.