N'ayant ni parents ni amis auprès desquels il pût se procurer une certaine somme, sa seule ressource était de la demander au jeu, et, dans la position désespérée qui était la sienne au vu et au su de tout le monde, rien de plus naturel que cette tentative: il venait de recevoir deux cents francs qui ne pouvaient pas le sauver de ses créanciers; il les risquait à la roulette de Monaco. Qu'il gagnât ou qu'il perdît, peu importait; il aurait joué. Cela suffisait. On l'aurait vu au jeu. Qui saurait s'il y avait perdu ou gagné? Il raconterait qu'il avait gagné; personne pour le contredire. De Monaco, il ferait payer Jardine par un mandat télégraphique, sur les cinq mille francs en or, qui seraient plus que suffisants pour cela; et, quand il rentrerait à Paris, il se débarrasserait de ses autres créanciers avec ce qui lui resterait.
L'affaire de la provenance tranchée, et il lui sembla qu'elle l'était intelligemment, ne résolvait pas celle des billets de banque qui, étalés devant ses yeux, le gênaient. Qu'en faire? Il eût été vraiment plus sage à lui de ne pas les prendre dans la caisse. Si légères que fussent en réalité ces trois liasses, elles l'écrasaient, et sous leur poids, il se sentait paralysé. Un moment, il pensa à allumer du feu et à les jeter dedans. Mais la réflexion le retint: ne serait-ce pas folie d'anéantir cette fortune; en tout cas, ne serait-ce pas la marque d'un esprit borné, peu fertile en ressources? Il fallait chercher; il fallait trouver; et en cherchant bien, un moyen se présenterait assurément.
Il chercha donc; mais, si profondément absorbé qu'il voulût être, il ne parvenait pas à chasser une pensée qui s'imposait à son esprit: Que se passait-il maintenant rue Sainte-Anne? La mort était-elle découverte?
C'était là qu'il aurait dû être pour voir, au lieu de se tenir poltronnement enfermé dans ce cabinet où il se dévorait.
Pendant quelques instants, il essaya de résister à cette obsession; mais elle était plus forte que sa volonté et que son raisonnement: tant qu'il serait sous son influence, il ne trouverait rien.
Bon gré, mal gré, que ce fût fou ou censé, il fallait qu'il y allât.
Il se lava les mains, changea de chemise et, après avoir jeté les billets et l'or dans un tiroir, il partit.
Il se rendait très bien compte qu'il y avait un certain danger à laisser chez lui ces preuves du crime, qui, trouvées dans une perquisition, l'accablaient sans qu'il pût se défendre; mais il se disait que cette perquisition immédiate était invraisemblable et que, s'il ne faisait pas entrer la vraisemblance dans ses calculs, le probable et l'improbable, mieux valait pour lui ne pas raisonner: c'était une chance qu'il courait, mais combien de bonnes n'avait-il pas de son côté!
Il avait parcouru la rue Neuve-des-Petits-Champs à pas pressés; mais, en approchant de la rue Sainte-Anne, il ralentit sa marche, regardant devant lui, autour de lui, écoutant: rien d'insolite ne le frappa; de même quand il tourna dans la rue Sainte-Anne, il lui trouva son aspect ordinaire: peu de passants, pas de curieux, pas de groupes sur les trottoirs, pas de boutiquiers sur le pas de leurs portes; rien que ce qui se voyait tous les jours.
Sans aucun doute, on n'avait rien découvert encore. Alors il s'arrêta, jugeant inutile d'aller plus loin; déjà il n'avait passé que trop de fois devant la porte de Caffié, et quand on était bâti comme lui, d'une taille au-dessus de la moyenne, avec une physionomie et une tournure qui n'étaient pas celles de tout le monde, on devait éviter de provoquer l'attention.