Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant le cou et le visage.
—Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais, alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.
Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:
—Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
—Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai parlé en général.
—Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.
—Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
—Non.
—Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.
Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: