—Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en prendre souci.

—Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je t'apporte?

Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:

—Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage.

—Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille.

—Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des personnes dont il ne peut pas être question entre nous?

—Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.

L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui revenait et le troublait.

Brusquement il se décida:

—Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te traiterai comme la dernière des misérables.