Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa bouche.
—Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es chez toi.
—Ça c'est sûr.
—Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.
Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua de manger.
—Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants.
—On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.
—Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis décidée à payer le prix.
De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de façon à les bien enfoncer.
Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin.