S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se livra à son nouveau médecin.
Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le cordon bleu le plus exigeant.
Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps en temps on le plaignait:—Pauvre petit duc.—Chut, s'il nous entendait.—C'est vrai.—Et l'on recommençait à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.
Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?
Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.
—Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
—Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
—Et vous avez renversé le guéridon.
—Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.