«Ma chère fille,
«Misère et compagnie.
«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.
«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.
«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.
«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta question:—Est-il amoureux? Veut-il se marier?
«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder dans son jeu pour le deviner.
«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les Américaines et si peu sur le prince?
«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.
«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les voici: