Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait interroger librement.

Ne voulant point attendre, il se rendit au Graben, se promettant de veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il était à la Conversation occupé à essayer de faire triompher la morale publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.

Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à Paris.

Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.

Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis qu'il avait vus dans son voyage.

C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le frappa:

—Roger!

Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son coeur, était partie.

La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il s'était éloigné emporté par le Rosario, elle l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.

Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression vraie de ce visage ému.