Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.
Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire bien certainement.
L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine, était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait accompli.
N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que celles du jeu?
Ne rien faire.
Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.
Il se sentait né pour mieux que cela cependant.
Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.
Pourquoi ne se marierait-il pas?
De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.