Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers.

Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où elle pourrait attendre.

De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était.

Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les files s'enchevêtraient en lignes confuses?

Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît.

L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait de chaise.

Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air, tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.

Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant l'entrée aux ateliers.