Ce mot deux fois répété était d'une exactitude rigoureuse: en dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, ni paniers, ni vêtements.
«C'est bien, vous pouvez entrer.»
La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiéreuse, usée par plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur le ventre, selon qu'ils étaient plus ou moins aguerris contre le soleil, tandis que d'autres s'étiraient les bras, leur sommeil interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées, hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les portaient, lui fit comprendre que cette population des fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la nuit, et que les coups de couteau devaient s'échanger là facilement.
Elle ne s'arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour elle, puisqu'elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle regarda de l'autre côté, c'est-à-dire vers Paris.
Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces terrains vagues où s'élevaient des tas d'immondices, c'était Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations enfantines, d'autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres diminuait à mesure qu'elle s'en rapprochait; de même, de l'autre côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans l'herbe comme des bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, étaient des Parisiens.
Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l'avoir dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout le monde le connaissait, tout le monde n'était pas d'accord sur le chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois dans les noms de rues qu'elle devait suivre. À la fin cependant, elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles- là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants, elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en meilleur état, que c'était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eût donnée.
Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits aboiements.
«Qu'est-ce qu'il y a?» cria une voix.
Elle regarda d'où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer- blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui faisait penser qu'un Robinson en avait été l'architecte, avec des Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu'il jetait dans des paniers disposés autour de lui.
«N'écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.»