— Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le monde ni plus ni moins qu'un maître d'école?
— Ma foi, je trouve ça remarquable.
— Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c'est que l'éducation n'a pas marché parallèlement avec cette instruction primaire, que le bonhomme s'imagine être tout dans le monde, si bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne peux pas m'empêcher de rire quand je l'entends faire usage de son langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets» et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe, lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?» lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu'éprouvâtes-vous? Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se croit supérieur à tout le monde, je me dis que s'il devient maître des usines qu'il convoite, ce qui est possible, sénateur, administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait nommer de l'Académie française, et ne comprendra pas qu'on ne l'accueille point.»
À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment refuser? Il y avait longtemps déjà qu'elle avait fini de dîner, et rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu'elle devait éviter de faire naître, si elle voulait qu'on continuât de parler librement devant elle.
La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer.
En réalité ce qu'elle voulait c'était réfléchir, non dormir, et dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait avoir à tenir.
Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme un homme redoutable; depuis, quand il s'était adressé à elle pour qu'elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en ajoutant qu'il était le maître et qu'en cette qualité il devait tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant tout cela n'était rien à côté de ce que révélait l'entretien qu'elle venait d'entendre.
Qu'il voulût avoir l'autorité d'un tyran à côté, au-dessus même de M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il espérât remplacer un jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l'avait pas imaginé.
Et pourtant c'était ce qui résultait de la conversation de l'ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et d'en parler.
Ainsi le on qu'ils n'avaient pas autrement désigné, devait s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de perdre; mais cet autre c'était elle-même qui prenait la place de Guillaume.