C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- même une enquête qui l'éclairât.
Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui avait soufflé.
Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés des approvisionnements.
Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé au premier étage.
Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de bureau.
Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» comme elle l'aurait voulu.
Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles à combiner.
À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour l'avoir seule et librement la retourner?
De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait débarrassée d'elle, dormait tranquillement.
Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on frappa de nouveau.