— Mais sa fille?
— La loi ne reconnaît pas cette fille.
— La loi est-elle tout?
— Que veux-tu dire?
— Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était l'affection que nous avions l'un pour l'autre.
— Où veux-tu en venir?
— Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je sens.
— Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une bonne fille.
— Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui.
— Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l'arrêtera.