Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?

Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient les maîtres.

Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n'assisterait-il donc au service?

En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la famille; çà et là se montraient les autorités du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.

«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?»

Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.