— Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas besoin, le pauvre homme; et cependant…»
Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, elle ajouta:
«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité…»
Elle baissa la voix:
«… Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions pas vu aujourd'hui… ce que nous voyons.»
Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis une grande confiance.
En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.
«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre place à la table de la famille.
— Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.
— Alors rentrez.»