— Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille responsabilité.»
Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:
«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice considérable aussi: voici ce dont il s'agit.»
Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.
Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice:
«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que l'enseignement.
—Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la refusiez pas.
— Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes convenances personnelles… Après tout je me prendrai moi-même pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, pénétré de gratitude, d'admiration…
— Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.
— Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si vous vouliez encore en faire un.