Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.
Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon.
«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les lèvres.»
Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine à le boire.
«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»
N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.
Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:
«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement.
C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence.